Neg-libres, vers l’En-ville

Quand je suis né mon papa et ma maman s’en revenaient des chaînes. Un temps que nul ne les as entendus regretter. Ils en parlaient oui, mais pas à moi ni à personne. Ils se le chuchotaient kussu kussu, et je les surprenais quelque fois à en rire, mais au bout du compte cela ravageait leur silence d’une peau frissonnante. J’aurais donc pu ignorer cette époque. Pour éviter mes questions, maman feignait de batailler avec les nattes de mes cheveux et ramenant le peigne ainsi qu’un laboureur au travail d’une rocaille, et qui, tu comprends, n’a pas le temps de paroler. Papa, lui, fuyait mes curiosités en devenant plus fluide qu’un vent froid de septembre. Il s’emballait soudain sur l’urgence d’une igname à extraire des dégras qu’il tenait tout-partout. Moi, patiente jusqu’au vice, d’un souvenir par-ci, d’un quart de mot par-là, de l’épanchement d’une tendresse où leur langue se piégeait, j’appris cette trajectoire qui les avait menés à la conquête des villes. Ce qui bien entendu n’était pas tout savoir.

 

Patrick Chamoiseau
Texaco
Gallimard 1992. Prix Goncourt

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