Beyrouth

La chaleur de Beyrouth l’a saisi dès la sortie de l’aérogare, épaisse, chargée de l’air salé de la mer, porteuse du capharnaüm des embouteillages et du cri des gamins des quartiers sud. Dans le taxi qui le menait à son hôtel, il a contemplé avec avidité les rues, scrutant les changements de cette ville qu’il connaît depuis quinze ans : les immeubles qui ont fini par s’effondrer d’épuisement, les nouveaux qui ont poussé comme de grandes fleurs de verre, avec fontaine et marbre. Tout est côte à côte ici, les ruines et la spéculation immobilière, les traces du passé (un immeuble encore rongé d’impacts de balles, une vieille maison du temps du protectorat français à Achrafieh) et le désir d’oubli. Tout est là, chrétiens et musulmans, visages pauvres et sourires cosmopolites. Il aime cette ville plus que toute autre, sa violence épaisse, vieille comme une vendetta des montagnes, sa nervosité dans les rues de Hamra et son calme majestueux, le matin, sur les restaurants de la Corniche où l’on peut prendre le petit-déjeuner face à la mer. Il aime cette ville qui hésite sans cesse, ne sachant si elle doit tout raser pour se reconstruire ou tout conserver pour que les blessures du passé soient visibles et servent de leçon aux générations à venir, qui hésite toujours et ne choisit jamais car avant qu’elle n’ait le temps de le faire, elle est reprise par ses démons et se mord à nouveau avec voracité, saigne et se met en lambeaux. Il aime cette ville parce que le monde entier est là, les Druzes, les Kurdes, les Palestiniens, les Arméniens, ceux qui reviennent au pays une fois l’an pour revoir leur vieille mère, arrivant du Caire ou de Bamako, de pékin ou de Port-au-Prince, et qui parlent toutes les langues car cela fait longtemps que le monde est aux Libanais, eux qui se déchirent leur terre mais parcourent les mers, fils de Phéniciens. Aujourd’hui, la ville craque sous l’afflux des réfugiés. Les Syriens arrivent sans cesse. Ils regardent les camps de Palestiniens qui sont devenus des villes de béton, affreuses, serrés dans un entremêlement inextricable de fils électriques, et ils savent que c’est le mieux qu’ils peuvent espérer : rester ici et vieillir comme des exilés dans une ville qui ne sait plus pleurer sur ceux qui ont fui leur terre parce qu’elle a trop besoin de se battre encore pour survivre, et trop envie de s’étourdir…

 

Laurent Gaudé
Ecoutez nos défaites
Actes Suds 2016

 

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