Alors tu dis quoi, ma belle ?

Marseille, aucune ville française ne porte comme toi sa lumière et sa lèpre, aucune ville n’a cette fierté chevillée au corps, cette mixité à la fois ambiguë et franche. Aucune ville n’a comme toi été abandonnée par ses édiles locaux et nationaux depuis des décennies, aucune ville n’offre le spot de beauté – la soif du large, l’horizon – qui s’ouvre vers Callelongue et, désormais, sur l’esplanade du MUCEM, réussite architecturale et culturelle tout autant que vitrine touristique.

Aucune ville ne manie comme toi l’ironie meurtrière.

Marseille, ta cité Kallisté des quartiers nord, la plus belle en grec, la plus pauvre de France. Marseille traversée de rats de jour comme de nuit, Marseille trouée en son cœur par huit morts dans les immeubles éboulés de la rue d’Aubagne, Marseille taguée, graffitée de partout, murée, fermée, mal nettoyée, mal rénovée. Ta rue de la République offerte aux bailleurs de fonds, des centres commerciaux pléthoriques, tes rues privatisées autour du Vélodrome, tes plages fermés pour cause de pollution, tes piscines insuffisantes, ou condamnées, et tes fantasmes de gentrification ce n’est pas tout à fait comme ça qu’on avait vu les choses, la vie. Au ciel des clichés, carte postale complètement démodée, la Bonne Mère veille sur qui, sur quoi ?

Maintenant que ça fuit de partout et que ça ne suffit plus de se retrancher dans son petit chez-soi avec ce qui ne fait plus la différence parce que tout finit par se lisser et s’abraser et s’araser, et que ça tire partout vers le bas – salaires, éducation, culture – , maintenant que ça commence à bien casser les couilles et les clitos, maintenant on fait quoi ?

PEut-être on réfléchit, on pense, on construit, parce que ce n’est pas quand tu auras couché toutes tes doléances et joué le jeu de l’apparence démocratique que les réponses vont se lever, alors, Marseille, sait-on jamais, tu pourrais être la tête de proue du France qui prend l’eau, tu pourrais rendre le solidaire solide, et plus encore, inventer une forme de communs et de communes, et ta Cité Radieuse redeviendrait politique, politique de “polis” – grecque, la Polis comme la Kallisté comme le Démos. Y a du boulot, et pas du facile, d’accord, mais un boulot qui concerne tout le monde, ce n’est pas rien tout le monde, sauf peut-être les dix pour cent, tu sais, ceux qui concentrent les richesses du pays, de tous les pays de par le monde. Dix pour cent, la misère quoi !

Il est payé combien ce boulot ? Ah, MArseille, je vois que tu ne perds pas le sens de la réalité ! Un putain de salaire. C’est quand tu auras monté tous les étages et que tu verras plus grand, plus haut que la nouvelle tour de Nouvel et que la Bonne Mère, quelque chose qui pourrait s’appeler l’avenir. Alors, tu dis uoi ma belle ?

 

Claudine Galea
Autrice dramatique et romancière
L’Humanité / La Marelle. 1er février 2019


in “Rue d’Aubagne, récit d’une rupture” / Karine Bonjour /Ed Parenthèses. Novembre 2019

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