Chats noirs

Ronnie McMiller a consacré sa vie entière aux félins. Depuis plus de vingt ans, il dirige le Millwood Cat Rescue d’Edwalton pour offrir un refuge aux chats abandonnés du comté : il les récupère quand ils sont en difficulté et leur offre un toit en attendant de pouvoir les confier à de nouvelles familles, qui ne manquent pas dans la région vu la passion indéfectible des Britanniques pour les animaux domestiques. Mais, dernièrement, Ronnie a relevé un étrange phénomène. Parmi les félins qu’il accueille, la proportion de chats noirs a augmenté de façon démesurée. Ils sont plus nombreux qu’auparavant, et ils se révèlent beaucoup plus difficiles à replacer dans les familles qui cherchent un animal de compagnie. Ronnie est perplexe. Les chats noirs ont toujours eu mauvaise réputation, à cause des histoires de mauvais sort et de sorcellerie, mais ces idées semblaient définitivement dépassées. Les anciennes superstitions seraient-elles de retour ?
À y regarder de plus près, cependant, le phénomène ne concerne pas que les chats noirs, mais en général tous ceux qui ont le pelage foncé. Pour une raison quelconque, les gens semblent davantage vouloir s’en défaire et ne souhaitent plus en adopter. « Vous n’en avez pas d’autres ? » lui demande-t-on quand il propose à un enfant de ramener chez lui un joli chaton noir ou tigré marron.
Pour Ronnie cette histoire reste un mystère, notamment parce qu’il a plus de soixante-dix ans et que certaines choses ne peuvent pas lui venir à l’esprit.
Mais, un jour, quelqu’un lui donne enfin l’explication, sans gêne apparente, comme si c’était tout à fait normal : « En fait, tu vois, les chats foncés ne ressortent pas bien dans les selfies. On ne distingue pas les formes, ils apparaissent comme une sorte de tache informe. Et qui a envie de se montrer avec dans les bras un petit monstre noiraud, alors que les chatons blancs et roux sont si photogéniques ? » Ronnie en reste bouche bée. Puis il s’énerve : comment est-ce possible que la malédiction qui pèse sur les chats noirs depuis les siècles obscurs du Moyen Âge soit destinée à se perpétuer pour un motif aussi stupide ? C’est ainsi qu’il prend son téléphone et signale le phénomène à la Royal Society for the Prevention of Cruelty to Animals, la vénérable institution qui, depuis près de deux siècles, veille sur le bien-être de la faune qui a le privilège de vivre au Royaume-Uni. Et là, deuxième surprise. Le cas d’Edwalton est loin d’être isolé. Car c’est le pays tout entier qui s’est dressé contre les chats noirs. Selon les données de la RSPCA, les trois quarts des félins hébergés dans les refuges britanniques sont de couleur foncée, une proportion en croissance constante ces dernières années.
Sur l’ensemble du territoire national, les sujets de Sa Majesté, occupés à se photographier de façon frénétique, comme tous les habitants de la terre, rejettent en masse les chats les moins photogéniques. Mais, les victimes de la culture du selfie ne se comptent pas que parmi les félins.
À l’ère du narcissisme de masse, la démocratie représentative risque de se retrouver plus ou moins dans la même situation que les chats noirs. En effet, son principe fondamental, l’intermédiation, contraste de façon radicale avec l’esprit du temps et avec les nouvelles technologies qui rendent possible la désintermédiation dans tous les domaines. Ainsi, ses temps, forcément longs car fondés sur l’exigence d’élaborer des compromis, suscitent l’indignation de consommateurs habitués à voir leurs exigences satisfaites en un clic. Et même dans les détails, la démocratie représentative apparaît comme une machine conçue pour blesser l’ego des accros aux selfies. Comment ça, le vote est secret ? Les nouvelles conventions consentent, ou plutôt prétendent, à ce que chacun se photographie en n’importe quelle occasion, du concert de rock à l’enterrement. Mais si tu essaies de le faire dans l’isoloir on annule tout ? Ce n’est pas le traitement auquel nous ont habitués Amazon et les réseaux sociaux !
Les nouveaux mouvements populaires et nationalistes naissent aussi de cette insatisfaction et ce n’est pas un hasard s’ils placent presque toujours au centre de leur programme l’idée de faire subir à la démocratie représentative la même fin que le chat noir.

 

Giuliano da Empoli
Les ingénieurs du chaos
Ed. JC Lattes. 2019

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